L’enfance comme un territoire dans lequel l’autre n’est pas étranger

Une brune fillette de blanc vêtue, au regard en coulisse, épiée (à moins que ce ne soit le contraire)
par un garçonnet debout de l’autre côté de la mare ; une mare, parfaite de rondeur, trop réelle pour n’avoir pas été inventée. Les flammèches d’une onde naguère calme, mais soudain troublée par le jet d’une grosse pierre. Le gamin se serait-il, de désespoir, jeté à l’eau ? Non. Il est toujours présent,
à son poste, là, sur la photo.

Alors tout est bien qui finit bien dans cette histoire d’amour et je peux recommencer le jeu ou plutôt
en vivre, en imaginer un autre et parfois choisir une fin.

L’histoire peut aussi être le fragile voyage d’une coccinelle sur l’ovale d’un visage enfantin lissé davantage encore par la lumière naturelle d’un soir d’été.

Qui ferait naître tant de poésie attentive et dénuée de mièvrerie sinon des enfants réunis par Lucia Radochonska ?

Tout dans le monde de Lucia est nature et enfance indissolublement liées. Est-ce un singulier et précieux héritage de ses premières heureuses années en Pologne dont elle veille à garder (voire même peut-être à embellir) le souvenir ? D’un tel pays où les arbres seraient rois de vastes étendues, seul
un émerveillement inlassable joint à une maîtrise éprouvée de l’optique photographique lui permet de rendre un reflet vraisemblable au moyen de quelques arpents, peuplés de haies et de petits arbres étêtés, avoisinant l’actuelle maison familiale sise près de Liège en Belgique. Si d’aventure le paysage naturel, perçu par l’état d’enfance disparaît de certains cadrages plus serrés, il investira de son ombre le clair vêtement de la petite fille modèle.

J’ai osé ce rapprochement, ce facile jeu de mots, qui n’aurait peut-être pas été particulièrement
du goût de la célèbre comtesse de Ségur, née en Rostopchine.

Les modèles sont en effet le plus souvent enfants d’immigrés : Turcs, Portugais, Grecs.
Des étrangers qu’une enfance en un espace commun réunit. Et cette union, fruit de l’Histoire, s’inscrit dans les histoires sans cesse renouvelées du jeu le plus sérieux et le plus universel qui puisse être.

L’acteur principal est-il au premier plan avec son regard surpris ou au fond ? Ou bien encore réside-t-il en cette nature enveloppante et créatrice elle aussi comme par jeu ?

Ce que Jean-Claude lemagny; l’ami fidèle et inspiré des photographes, décèle en Lucia Radochonska d’enfance préservée* est la clef de réconciliations fondamentales : celle de l’être humain avec
son semblable, son frère, par-delà les différences d’origine et aussi celle tant souhaitée avec la nature.

Pour des entreprises aussi graves, la photographie semble bien ici encore être ce moyen raisonnable dont parlait Diane Arbus**.

Y aurait-il en elle une sorte de puissante alchimie ? Voici précisément ce qu’en dit Lucia Radochonska : « faire des photos avec des enfants, c’est partir à la cueillette d’instants magiques ».

Michel Quetin

* Dans le texte multigraphié d’introduction pour l’exposition de L. Radochonska à la galerie
de photographies de la Bibliothèque Nationale, à Paris, en 1973.

** Diane Arbus, Editions du Chêne, Paris 1973 (cité aussi par Patrick Roegiers dans Diane Arbus
ou le rêve du naufrage
, Editions du Chêne, Paris 1985).

 

Clichés n°26, 1986.

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