Que photographier ? Cette interrogation est très souvent à l’origine de la prise de vues.
Pour Dolorès Marat et Lucia Radochonska les choses sont relativement simples : Dolorès photographie des espaces urbains et Lucia photographie des enfants. Mais cela n’est qu’un point
de départ.

Dolorès Marat photographie (en couleur) des espaces, des ambiances ? Le sujet ne semble pas
la primauté de sa démarche. C’est le processus, la mise en œuvre qui est à l’origine de la réalisation de ses images. « Presser le bouton » est un acte spontané lié aux sollicitations du terrain et des rencontres qui y correspondent, au hasard et à l’instant. Il y a dans sa démarche un comportement
à la fois ludique et constructif. La part de l’aléatoire est cependant moins déterminante qu’on ne croit. Sa « dérive » comprend à la fois ce laisser-aller et sa contradiction nécessaire : la domination
des variations passionnelles. Dégagée des nécessités de la représentation conventionnelle et de
la figuration (écrire en image diraient certains), Dolorès Marat peut exprimer autre chose : son expérience personnelle des espaces et de leur transcription photographique. Les lieux sont interrogés plastiquement, revisités. Ses photographies révèlent ce que l’œil ne peut percevoir : « un esprit des lieux » qui n’a rien d’édifiant mais qui s’inscrit dans la dynamique de la transformation des réalités. Dolorès ne décrit pas des paysages, mais des sentiments. L’imagination est mise en forme et le travail de Dolorès Marat a pour enjeu de « faire voir qu’il y a de l’invisible dans le réel ».

Lucia photographie des enfants d’immigrés, principalement des fillettes qu’elle rencontre dans son voisinage. Dans la banlieue de Liège où elle habite, il existe des prairies et des vergers qui sont autant de terrains propices à ce que Lucia appelle la « Cueillette d’instants magiques ». Elle invite les enfants et les met en situation, elle fixe leurs expressions et leurs attitudes. La présence du photographe, ordonnateur du jeu des enfants, transforme les « clichés » traditionnels et provoque un déplacement des poses habituelles. Le sens des photographies de Lucia ne se donne pas immédiatement. Elle favorise une certaine « condensation » des attitudes et une ambiguïté s’exprime allusivement sous
le déguisement des scènes enregistrées. Lucia nous révèle que sous l’innocence de l’enfance se cache un univers fantastique, voire fantasmatique. Ses « Petites filles modèles » empruntent davantage à l’univers de Lewis Carroll (littéraire mais aussi photographique) qu’à celui de la Comtesse de Ségur. Pour pénétrer « au pays des merveilles » il faut une clé. Si notre perception du monde de l’enfance est illusoire c’est parce que nos souvenirs d’enfance sont illusoires. La photographie, comme le souvenir , est « un produit composé » et la mémoire est aussi l’objet de l’imagination. Lorsque Freud écrit que les hommes subissent « le charme magique de leur enfance comme une époque de félicité sans trouble », il précise comment le passé ne se donne que déformé et parle de « souvenir-écran ». En photographie, nous parlons d’écran pour désigner le petit miroir transparent qui reçoit l’image de l’objet visé. On oublie bien souvent que l’écran est aussi un rideau, un filtre, une protection.
Les photographies de Lucia Radochonska empruntent à ces deux sortes d’écrans. Dans un travail récent, Lucia photographie son propre enfant, sa petite fille. Photographier ses enfants, c’est enregistrer l’indicible : une affection qui, par nature, est une abstraction visuelle. Pour dépasser
le souci de représentation, il faut l’interpréter et lui affecter plus d ‘émotion : lui donner sens. C’est
ce que réalise Lucia Radochonska. Sa façon de voir sa petite fille est lié à un vécu psychique. Elle enregistre une connaissance qui ne porte point sur les formes. Ces photographies sont comme les rêves : des énigmes qu’il convient de déchiffrer. Les photographies de Lucia Radochonska sont des traces qui laissent deviner une double identité : celle de la mère et celle de l’enfant. Donner vie est
une expression qui s’attache aussi bien à l’enfantement qu’à la création artistique. L’énigme de l’art est également l’énigme de la vie.

Y.F.

La photographie dans les collections de la Maison de la Culture d’Amiens,
éd. Trois Cailloux, 1991.

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