La photographie et son musée.

Un chemin.

1. Qu’est-ce pour vous que la photographie aujourd’hui?
La photographie est encore très jeune. Après les parcours fléchés, balisés de la photographie documentaire, publicitaire, de mode, conceptuelle ou art contemporain, on arrive enfin au monde blanc. La photographie est donc pour moi un grand territoire blanc où on inscrit quelques repères. Pas trop. Il faut garder les lieux les plus ouverts possible. L’important, d’avoir envie d’y avancer, de s’y enfoncer. La photographie est avant tout une pratique. Une voie poétique, un chemin. Elle sera notre outil de découverte ou de célébration. Notre instrument de prise de mesure du monde. Elle permet d’y prélever des traces des instants donnés et non volés, et en regardant ces fragments, d’en reconstituer l’unité. Elle permet d’appréhender le monde sans le relais de la parole, sans passer par une grille mentale. En prise directe. Et de le montrer, de le présenter. En invitant l’autre sur ces chemins, lui faisant un brin de conduite… Il ne s’agit pas de glorifier son égo, de plonger au plus profond de soi pour en ramener des trucs plus ou moins glauques, mais de devenir le plus transparent possible. Laisser le grand vent nous traverser. Sentir et faire partager la présence du réel.
Le réel peut se représenter autrement que par l’anecdote, le documentaire. Par l’éphémère, l’universel éphémère. Et cette photographie à la recherche du simple de la présence du monde, en rendant patient, ouvert, bienveillant, est peut-être une varie résistance. La bienveillance est l’anti-compétition, l’anti-consommation. Le respect. Son rôle social est là… Non pas de changer de l’extérieur en dénonçant mais de l’intérieur. Par contamination (la promenade sur le chemin). Le processus est lent, mais l’effet est irréversible. Quelque chose pourrait partir de là, d’une photographie en accord avec le monde.

2. Qu’évoque pour vous le terme de photographie belge?
La photographie belge est pour moi, humble praticien, un sujet un peu vaste. Je préfère parler de la photographie « liégeoise » ou assimilée. Que je connais mieux et où je crois, quelque chose se dessine. Pas de groupes, notion fermée mais de gens circulant sur les mêmes chemins. Se croisant de temps en temps, échangeant un signe, un sourire. Avant de continuer. J.P. Brohez entre amis et champignons, Thomas Chable transportant son ici, là-bas en Afrique, Alain Janssens traquant les signes, les liens, Lucia Radochonska attentive au passage du temps et d’autres s’approchant ou s’éloignant au gré des séries. Avec tous, le souci d’explorer des lieux familiers ou qui le deviendront, de s’occuper des choses fragiles, éphémères. Un rai de lumière, un peu de poussière…peut-être de retrouver ainsi l’immuable. Ou de capter le sourire des choses quand la lumière les caresse… Sans chercher à dominer, en se laissant porter. Une attitude qui exclut toute idée préconçue de sujet photographique (sauf comme point de départ, hasard initial). Une photographie ouverte et légère, du promeneur, du passant. Qu’on nous laisse avancer à notre rythme et peut-être pourrons nous par nos images partager un peu de la présence retrouvée du monde. Le premier pas sera fait.

3. A votre avis, le musée idéal de la photographie existe-t-il, et sous quelle forme?
Evidemment le musée idéal n’existe pas. Ceux qui existent en Belgique ou ailleurs, font de leur mieux, je crois, avec des bouts de ficelles plus ou moins grosses et beaucoup de bonne volonté.
Par rapport à la photographie qui me tient à cœur je pourrais bien sûr  émettre des souhaits : que les musées soient plus des lieux de rencontre, qu’ils permettent de montrer les travaux récents voire en cours. La photographie est encore en formation et les musées ont la chance d’y participer. D’accompagner le mouvement. Non en le dirigeant bien sûr mais en fournissant le support logistique, en suscitant des travaux, des collaborations entre photographes (rencontrer l’autre est essentiel). Support que le grand marché de l’art ne fournira pas à des gens qui sont plutôt entrés en résistance contre lui, et dont la nature du travail est à l’opposé de sa philosophie.
Cela ne suppose pas des moyens énormes. Juste l’envie de le faire. Prendre conscience d’un mouvement qui se dessine. Et de la différence essentielle entre peinture, sculpture… et la photographie. Il serait dommage qu’elle soit simplement récupérée par les autres musées comme partie de l’art contemporain. Cela n’a rien à voir. Heureusement. Et la photographie pourrait peut-être même remettre en question beaucoup de valeurs artistiques.
Mais il y a beaucoup de photographies et chacun prêche pour sa province. Normal.

Jean-Louis Vanesch

« Le ciel, la lumière, l’inerte, le vivant, tout cela peut tenir dans quelques mètres carrés. Et le temps, la vie. » (Extrait de la série « Le jardin », photo de Lucia Radochonska).

Jean-louis Vanesch (Liège, 1950), est photographe. Il est l’auteur des séries « Arbos » et « Reposoirs ».

Art et Culture, 10e saison, n°3, novembre 1995.

<<<