Lucia Radochonska / Création, procréation.

La fonction parentale ne relève pas de l’amateurisme. Toutes les mères et tous les pères sont des pros ! De même, il n’existe pas de photographe amateur dès qu’il s’agit de photographier sa progéniture. Aujourd’hui, il n’est plus question de confier à d’autres le soin de photographier son fils ou sa fille. Adieu les photos de bébés nus sur une peau de chèvre… L’univers compassé des studios professionnels a perdu de son aura. Désormais, chacun a ses idées, ses techniques et ses méthodes.

Tout le monde a photographié, photographie et photographiera ses enfants. C’est l’activité essentielle, voire unique, de bien des photographes. D’ailleurs, existe-t-il une meilleure raison de photographier ? C’est une pratique incontournable ( à moins d’être des parents indignes…). Il faut tout enregistrer : du premier sourire aux premiers pas. Il faut suppléer à la déficience de notre mémoire en engranger tous ces instants merveilleux  qui deviendront ainsi inoubliables.Et, comme il s’agit d’enregistrer le temps présent pour en disposer ultérieurement, on finit par ne plus  vivre l’instant. Cette mise en réserve (en conserve), cette capitalisation du présent, s’inscrit dans une économie de jouissance où « le présent se donne à vivre immédiatement comme souvenir ».

Nos enfants sont toujours de pures merveilles qui brillent de mille éclats. Mais, comment photographier le soleil ? Il conviendrait, pour bien photographier ses enfants, de disposer de beaucoup de simplicité et d’humilité ou… de beaucoup de talent. Photographier ses enfants, c’est enregistrer l’indicible : une affection qui, par nature, est une abstraction visuelle. Pour dépasser le souci de représentation, il faut l’interpréter et lui affecter plus d’émotion : lui donner sens. C’est ce que fait Lucia Radochonska. Sa façon de voir sa petite fille est liée à un vécu psychique. Elle ne s’attache pas à décrire avec exactitude la physionomie de son enfant. Lorsqu’elle photographie sa fille, Lucia nous délivre une vérité totalement spéculative. Elle enregistre une connaissance qui ne porte point sur les formes, mais sur sa manière de les connaître. Les forces ne s’expriment que dissimulées sous les formes. Ces photographies sont comme les rêves : des énigmes qu’il convient de déchiffrer. Les photographies de Lucia Radochonska sont des traces qui laissent deviner une double identité : celle de la mère et celle de l’enfant.

Donner vie est une expression qui s’attache aussi bien à l’enfantement qu’à la création artistique. L’énigme de l’art est également l’énigme de la vie.

Yves Faure

 

Née en 1948 à Bolestraszyce (Pologne), Lucia Radochonska vit depuis 1958 à Retinne, village où vivent de nombreux immigrés.

De 1969 à 1972, elle étudie la photographie à l’Institut des Beaux-Arts Saint-Luc (Liège) et, deux ans plus tard, épouse le photographe Jean-Louis Vanesch.

Elle expose depuis 1973, tant en Belgique qu’à l’étranger, et son travail a été publié à maintes reprises dans différents catalogues et revues (Clichés 26).

 

Clichés n°60, 1989.

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