Eté de la photographie à Anvers

Des Portraits d'hier, d'avant-hier et d'aujourd'hui

Le prototype du portrait photographique serait le linge de Sainte-Véronique. Reflet d'un instant de réalité, icône fragile qui lutte à-contre oubli.

Les opérateurs agissent bon gré malgré gré sous l'influence légendaire de Véronique. Ils fraternisent avec le modèle et captent des empreintes, des traces lumineuses qui cristallisent les indices d'une ressemblance. Mais rarement la satisfaction est partagée entre le photographié et le preneur d'images. Car une sorte de duel se crée toujours. Le modèle résiste et le photographe tente de dérober la partie obscure de la personne cadrée.

Cette exposition de portraits au Musée de la photographie d'Anvers peut s'aborder de différentes façons. De manière didactique, elle mène des effigies graves de Nadar aux angoisses post-modernes d'un Witkin. L'apparition fantomatique de Sir Herschel, de Margareth Cameron, dialogue très lointainement avec la «Lieve» de Dirk Braeckman.

Mais notre mémoire est également interpellée. Nous consultons des archives sensibles qui convoquent des pesonnalités de notre siècle. Arnold Newman nous révèle le visage angoissé du peintre George Grosz en exil. Regard perdu entouré de plâtres académiques curieusement fleuris. Henri Cartier-Bresson cueille Jean-Paul Sartre au bout d'un pont, expression de vigilance aiguë, prêt à relancer
la polémique interrompue. Roland d'Ursel, sur un palier lumineux, montre la modeste entrée en scène d'Albert Dasnoy dans son atelier tandis qu'Herbert List nous dévoile un Picasso inhabituel, accroupi dans le coin d'une chambre. Ses yeux ardents oublient un moment leur pouvoir hypnotique. Il y a aussi Juliette Greco, Gandhi, Gide et, dans une exubérance végétale, Blaise Cendrars qui surgit comme
un bourgeon humain, souriant à son ami Doisneau.

Puis la séquence surréaliste trouble la raison raisonnante. En magicien, Man Ray apprivoise le double regard de la marquise Casati et René Magritte pratique le portrait à coulisse. Georgette se dresse devant son compagnon et l'occulte presque entièrement. Une figure peut en cacher une autre.

August Sander règne, lui, en toute objectivité, quasi scientifique, disséquant les archétypes humains de la République de Weimar. Raideur endimanchée des paysans se rendant au bal, rondeur efficace du cuisinier, l'artiste de cirque apporte la faille merveilleuse, l'envolée rêveuse au milieu des catégories sociales par trop codifiées.

Mais certains clichés amplifient davantage la liberté d'interprétation du visiteur. Lucia Radochonska place au premier plan quatre gamins frondeurs, torses nus, et dans la prairie lointaine, quatre fillettes floues courent en robe blanche. Ici, toute une tension poétique, énigmatique s'enclenche. Et Martine Franck surprend la photographe Sarah Moon en méditation près d'un arbre où des jumelles en costumes surannés jouent lentement. Alors, imperceptiblement, le levain d'une nouvelle se dessine.

Toutefois si le trio opérateur, modèle et spectateur est indispensable au bon fonctionnement de l'alchimie de la photographie, il y a aussi l'importance du hors champ, de la vision invisible qui se reflète sur le visage du photographié. Ainsi fonctionne un cliché de Ralph Gibson. Une femme aux cheveux noirs déploie sa paume, ses doigts, et accueille une main étrangère avec ferveur. Mais on n'aperçoit pas le propriétaire de cette main autre. Cette image nous interroge davantage et avive en nous d'innombrables suppositions.

La présente exposition ne cons-titue qu'une étape de l'«Été de la Photo» à Anvers. À l'ICC, le portrait est mis en question de façon radicale et l'ambiguïté de la mémoire loge au dernier étage du Muhka.

À l'accueil du Musée de la photographie à Anvers, les visiteurs recevront un plan qui signale plus d'une vingtaine d'autres lieux qui célèbrent les fruits de la chambre noire dans la cité portuaire. On ne peut que leur souhaiter un bon appétit visuel.

JO DUSTIN

Museum voor Fotografie, 47 Waalse kaai, 2000 Anvers. Ouvert du mardi au dimanche de 10 à 17 h. Jusqu'au 27 septembre.

 DUSTIN,JO

"Le Soir", lundi 3 août 1992

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