Les jardins du silence


C’est un jardin qui fut longtemps de campagne et qui se trouve aujourd’hui à la lisière de la ville. Un jardin très simple et qui pourrait paraître bien ordinaire. Un endroit dans lequel Lucia aurait apporté un peu de glaise et beaucoup d’âme polonaise. C’est elle qui le façonne. C’est elle qui le soigne tandis que Jean-Louis n’y pose jamais le doigt sans doute par crainte d’en déranger la fausse et calme sauvagerie. Se contentant d’appeler «fleurs» ce que Lucia nomme pivoines, narcisses et coquelicots, ou «arbres» ceux qui portent les fruits. C’est un jardin qu’ils connaissent depuis plus de vingt ans et qu’ils nous montrent aujourd’hui, l’exhumant d’archives déjà anciennes ou de petits évènements à naître demain matin.

Ceux qui les connaissent savent qu’outre leur vie, les deux artistes partagent aussi le goût de la patience, du calme et de la lenteur. Qu’ils préfèrent les expositions discrètes aux tapageuses exhibitions. Chacune de leurs photos est un moment de quiétude qu’il convient d’approcher à pas lents. Avec les mêmes yeux que ceux des louves qui couvent leurs petits. Chacune de leurs photos est un instant d’un autre siècle, du temps où la couleur n’aveuglait pas encore les rêves. Impassibles, insensibles aux modes, ils restent arpenteurs et alchimistes des lumières.

Aujourd’hui, donc, le jardin sur lequel l’un lève le voile lumineux du noir et l’autre le noir de la lumière. Derrière le plus petit détail, la moindre goutte de rosée, le bourgeon en devenir, les racines lovées, Lucia esquisse d’invisibles histoires en germes. Pendant que l’œil de Jean-Louis se fait plus proche, donne vies à des matières que le regard pressé ne verrait pas et crée des architectures improbables comme surgies de déserts impossibles. Rien ne surgit pourtant de ces univers si lointains et, pourtant, tellement proches. Chaque image, ici, est comme la graine qui somnole en hiver, enceinte de patience et gorgée d’espoirs de printemps. Comme ce recueillement que doivent avoir les sèves lorsque les arbres n’ont plus de feuilles.

C’est le même jardin, ce sont pourtant mille autres qu’il conviendra de découvrir très lentement et chaussé de semelles de brise. Surtout, qu’aucune musique ne vienne tenter de séduire ces lieux discrets et minimes. La moindre note empêcherait d’entendre la symphonie des fleurs qui poussent dans la lumière des pluies…

Joseph Orban, Liège, hélas, un jour du siècle qui le verra mourir.

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