Le jardin de Lucia Radochonska
Note sur la photographie comme art de la présence

« C’est ce qui est devant moi qui fait image »

Qu’est-ce que la photographie ? Une méditation sur le temps incarnée dans l’image, projection d’argent pur qui enflamme la mémoire, éblouissement, l’enfantement d’une image. « La photographie est un art cosmique »… Mais l’univers entier tient dans le creux de la main : un jardin de quelques mètres carrés qu’une vitre sépare de la cuisine où se tient Lucia Radochonska. Un lieu d’observation idéal d’où la photographe ne dérange rien de l’ordonnance spontanée des choses – la venue d’un chat, le vol des moineaux, l’éclosion d’une fleur, le mûrissement et la tombée d’un fruit. Deux fauteuils mis côte à côte un jour par une main bienveillante et qui depuis n’ont pas bougé. Laisser venir, attendre, photographier. Ici les saisons se succèdent, il pleut, il vente, il neige, il fait soleil. Les feuilles disparaissent, pourrissent sur le sol, puis les plantes verdissent à nouveau. Le chat revient, il regarde par la fenêtre. Depuis une quinzaine d’années, la photographe observe le monde de ce point de vue singulier. Jardin ouvert et fermé, petit paradis cultivé du regard et chaque jour inventé par le geste de photographier. 

Il y a beaucoup d’autres images de Lucia Radochonska. La main d’un vieil homme qui tremble à la surface d’une eau noire, une petite fille, l’été, dans de hautes herbes que baigne le soleil, des chevaux et des vaches qui dialoguent avec le ciel, des poules en grand nombre. Il faut parfois quitter le jardin et partir à l’aventure dans la prairie d’à côté. Il y beaucoup d’autres images, mais le jardin surtout me retient. C’est l’un des projets photographiques les plus ténus et les plus ambitieux que je connaisse. L’espace d’un jardin pour voir et pour montrer la totalité du monde – la terre, le ciel, le temps qui passe et tourne sur lui-même, la lumière, la tristesse, la distance comme une forme magnifiée de la présence, le bonheur, la vie. Encore n’y a-t-il là rien de prémédité, ni volontarisme, ni la moindre affèterie : à chaque fois retrouvée, la grâce et l’éternité fragile d’un instant. Les photographies du jardin auraient pu ne montrer qu’une seule année – automne, hiver, printemps, été. Mais le regard est gourmand. Il s’obstine, il s’enchante, il attend. Il pense. Il découvre encore de nouveaux paysages, de nouvelles raisons d’espérer, s’embrase de nouvelles émotions,  – « Je photographie ce jardin parce que je l’aime et je l’aime encore davantage parce que je le photographie ».  La lumière est-elle jamais la même ? Et la pluie ? La neige ? L’ombre d’une branche? L’agencement d’un feuillage ? Le reflet d’un nuage qui passe dans la soucoupe du chat ? Depuis plus de quinze ans, un jardin minuscule a élu domicile dans l’œil d’une photographe.

Il faut voir la série de ces images, épreuves d’une justesse incomparable, leur obsédante mêmeté et pourtant leur extrême diversité, qualités mêlées de présence et de silence, leur délicate solennité, l’idéal équilibre de la retenue et de la générosité. Il faut se laisser gagner par les images de Lucia Radochonska, un peu comme qui regarderait une peinture de Maurice Pirenne, mais tout en sachant, précisément, qu’il s’agit de photographies. Il faut se laisser gagner par ces images à contretemps pour en mesurer aussi toute la force de subversion pacifique. La simplicité des moyens tout d’abord : un vieil appareil argentique, la stabilité du point de vue, le cadre fixe d’une fenêtre, la perfection artisanale du travail de laboratoire – n’entraver la marche d’aucun bagage inutile, opter toujours en faveur du plus grand dénuement pour explorer en silence l’énigme de la présence et du visible. Ne pas bouger pour mettre le regard en mouvement. Refuser également les pièges de la nouveauté, qu’elle soit technique ou stylistique, écorce illusoire du changement. Répéter inlassablement le même geste, doucement mais obstinément résister, progresser dans le retrait et déjouer ainsi sans le dire les avant-gardes prétendues.

En chacune de ces photographies, une fenêtre et son châssis de bois organisent l’espace, répétant ainsi la formulation originaire de la représentation perspective – la coupe transversale de la pyramide visuelle ou la vitre claire de Léonard de Vinci. Comme s’il importait à chaque fois de manifester que la modernité photographique est d’abord héritière et que le regard lui-même est déterminé par l’histoire. Verrait-on d’ailleurs en ces images, dans l’envol des oiseaux ou les pattes du chat, dans la corolle d’une fleur, revenir l’inspiration des bestiaires renaissants ou l’abstraite clarté d’anciennes peintures à fresque ? Faisant voir en tout cas, pour délicatement en jouer, l’artifice du regard et de la représentation, mettant ainsi en abîme le dispositif de la chambre obscure au cœur même de ses photographies, Lucia Radochonska, sans aucun intellectualisme, confère à son art une dimension supplémentaire d’intelligence et de modestie. Le retrait, la répétition et l’ascèse joyeuse du jardin sont au service d’une esthétique pleinement photographique et cependant tout imprégnée de l’histoire au long cours de la représentation. Le jardin est le lieu très simple, presque transparent, d’une  haute culture visuelle.

Recluse volontaire et obstinée en son jardin d’images, à contre-courant des modes éphémères, aux prises avec la vie, la photographe forge ainsi, patiemment, une esthétique du dépouillement et de l’abandon. Mais ce n’est d’aucune manière un minimalisme rageur ni posé, ou un quelconque banalisme. La dénudation du regard, ainsi que la répétition d’un dispositif visuel identique, est au contraire l’instrument qui enchante le visible et le donne en partage. Ce dont le regard se dépouille dans la perpétuation du même geste - photographier le jardin -, c’est en quelque sorte de lui-même, pour faire place à une vue plus vaste, plus blanche, plus neutre, plus silencieuse et, finalement, plus librement jubilatoire. Pour décharger la vision de son fardeau de narcissisme et accueillir sans plus l’imposer ce qui advient. Et dès lors pour perpétuer, en ce lieu singulier, une tradition plus secrète et souterraine de l’art en occident : celle-là qui questionne, dès les débuts de l’époque moderne et tout au long des siècles qui suivront, la toute-puissance du sujet créateur, ses rêves de grandeur et de conquête, son arrogance. Celle-là qui ouvre la signature des œuvres d’art à une dimension plus ample que le moi. C’est l’orient de l’art en occident – sa part féminine, peut-être…

… et comme l’emblème de la photographie. Lucia Radochonska, généralement encline à laisser parler les images, est intarissable sur ce point. La photographie, essentiellement, est féminine. Elle est aux antipodes des horizons thanatologique ou cynégétique des théories de la prise, de la coupe, de la perte et de la disparition. « Quand on dit que la photographie a à voir avec la mort, je ne comprends pas. La photographie, pour moi, c’est la vie. Le photographe fait l’amour avec le monde, avec l’extérieur, justement pour en faire un enfant, pour préserver quelque chose et pour le faire vivre dans le tirage : l’énigme de l’art est également l’énigme de la vie ». Et de déployer, dès lors, toute la symbolique qui, à ses yeux, rend intelligible le dispositif photographique aussi bien que le comportement du photographe : « La photographie est un art cosmique… Le soleil, c’est bien connu, est masculin ; la terre est féminine et le soleil ensemence la terre. La même lumière qui donne vie à la terre, donne vie à la photographie, parce qu’elle rebondit sur les objets et vient toucher le film. La lumière solaire touche l’argent terrestre et donne le négatif. Le négatif est le fruit qui contient l’hérédité et tout le devenir de l’image ». La photographie est un art de la procréation, elle donne vie à l’image. « Tous les photographes se comportent comme des femmes. L’appareil, avec son film, reçoit la semence. C’est la matrice du photographe ». Un art de l’accueil et de la présence, un art de la fécondation et de la gestation ensuite dans la nuit du laboratoire et l’alchimie des bains. Mise au monde de l’image et révélation, enfin, d’un processus en partie obscur à lui-même : « je photographie pour voir ce que ça donne quand c’est photographié », dit encore Lucia Rodochonska à la suite d’un photographe célèbre. Après, c’est affaire d’éducation : faire grandir l’image et la conduire à la maturité de l’épreuve. Certains délèguent cette responsabilité à un tireur, comme les bourgeois d’antan mettaient leurs enfants en nourrice. D’autres lui accordent tous leurs soins…

La symbolique du genre éclaire le dispositif photographique, mais tout aussi bien ses usages et son histoire. Faut-il s’étonner, par exemple, que la photographie, comme les femmes, ait été si longtemps méprisée dans le monde de l’art ? La méconnaissance ou la mésinterprétation des processus biologiques de la génération est toute parallèle aux interminables débats, au XIXe siècle, concernant la passive mécanicité de l’image photographique. Et la réduction de la photographie à la seule dimension documentaire répond au long cantonnement des femmes dans des rôles sociaux subalternes. Le destin secret de la photographie est analogue à celui des femmes, il relève d’une même culture, son histoire, ses errances, ses contradictions, ses luttes, ce qui sourdement l’anime et la traverse. Ses plus intimes et ses plus rebelles espérances[1].

[1] Toutes les citations figurant dans ce texte sont extraites d’une conversation tenue avec Lucia Radochonska, dans sa cuisine, le 18 août 2004.

Carl Havelange, in Cahiers internationaux de symbolisme, Théories et pratiques de la création II. La création au féminin. 2004.

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