Les mains du père
Photographies de Lucia Radochonska

Lucia Radochonska est une photographe de l’immobile. Elle ne court pas le monde, tout au plus les champs ou les sous-bois de son village. Plus volontiers encore, elle réduit son périmètre d’action à son jardin, le cas échéant en le regardant à travers les fenêtres de la maison. Un peu à la manière de Joseph Sudek enregistrant le rythme des saisons depuis son atelier pragois.
Au début, Lucia Radochonska photographiait principalement les enfant du voisinage, souvent de petites filles issues comme elle de l’immigration. Des images comme sorties de contes, avec leur part de séduction et de mystère. Puis est venu le temps de son enfant à elle, Carole, blonde comme le pain, nue comme au premier jour, découvrant un monde d’herbes folles ou d’eau limpide et fraîche.
Une image de cette série, montrant la fillette emprisonnant un peu d’eau dans le creux de sa paume, a donné à Lucia l’idée de ce qui pourrait suivre.
En 1990, elle demande à son père de poser pour elle. Il ne s’agissait pas de portraits au sens strict du terme, mais de variations sur un geste précis: les mains du père, épaisses, calleuses, rompant la surface d’une eau sombre et y plongeant, comme si elle pouvait les soulager de tant d’efforts accomplis. Le mariage de l’âpreté et de la douceur, du solide et de l’intangible. Avec pour témoin de cette complicité un soleil radieux dont les rayons font briller la partition. Bel hommage que celui-ci, beau geste d’amour partagé entre un père et sa fille, l’un et l’autre des protagonistes donnant et recevant sans compter. Quelquefois, il n’est pas nécessaire ni même utile de courir le monde.

Alain D’Hooghe

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